Jeanne Mance, 1606-1673

Un texte de LÉO BEAUDOIN accompagné d’archives de la Ville de Montréal

Monument de Jeanne Mance

VM94-Z1510-4

Le nom de cette femme est omniprésent à Montréal : un parc au pied de la montagne, des monuments, un imposant complexe immobilier HLM au centre-ville, une rue qui traverse l’île dans sa largeur de même qu’un pavillon de l’Hôtel-Dieu perpétuent la mémoire de Jeanne Mance. Le gouvernement du Canada lui a même dédié, à Ottawa, l’immeuble  de l’un de ses ministères. Ce n’est que justice. Co-fondatrice de Montréal, ses interventions ont, par la suite, sauvé le petit bourg du désastre; fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal, elle a fait l’objet d’un examen par un tribunal ecclésiastique, en vue de sa béatification. Personnalité atypique parmi les femmes de son temps, sa vie et ses œuvres ont suscité la curiosité de maints historiens et chercheurs.

Cofondatrice de Montréal

 Lors des célébrations du 350e anniversaire de Montréal, en 1992, Jeanne Mance fut officiellement proclamée fondatrice de Ville-Marie à l’égal de Paul Chomedey de Maisonneuve. Ce ne fut pas un geste de complaisance aux mouvements féministes. La découverte de sources historiques inédites et une relecture des anciennes sous de nouveaux éclairages, qui font de l’histoire une science en perpétuelle évolution, ont permis de mettre en lumière le rôle de premier plan de Jeanne Mance dans la fondation et la survie du petit bourg qui deviendra Montréal.

Cathedrale de Langres

Source : BANQ

Issue d’une famille aisée de Langres, en Champagne, Jeanne a 34 ans, en 1640, quand elle s‘interroge sur son avenir. Jusque là, elle a aidé son père veuf à l’éducation de ses frères et sœurs plus jeunes et s’est bénévolement dévouée auprès des blessés et des malades, en ces temps de fréquentes guerres et épidémies. Elle en a développé ce que l’une de ses biographes qualifie « la passion de soigner1 » et elle aspire maintenant à se vouer entièrement au service des souffrants. Pieuse, elle souhaite aussi se consacrer à Dieu mais le cloître ne l’attire pas. Ayant entendu parler des missions du Canada, elle se rend à Paris prendre conseil auprès des jésuites. Elle réside chez une cousine qui l’introduit dans la haute société de la capitale et même auprès de la reine, Anne d’Autriche. Le désir de cette «femme charmante2» d’aller soigner les sauvages du Canada suscite, dans les salons, curiosité et admiration.

Au même moment, à Paris, une association s’est formée en vue de réaliser un audacieux projet missionnaire dans la lointaine Amérique. Jérôme Le Royer de la Dauversière, percepteur d’impôts de La Flèche, en Anjou3, est à l’origine de cette association, qui porte le nom de Société Notre-Dame de Montréal. Il a réuni de riches laïcs et ecclésiastiques en vue d’acheter l’île de Montréal4, au Canada, pour y établir un poste voué à la conversion des autochtones. Un Père jésuite dirigea Jeanne Mance vers cette Société et quand il fit sa connaissance, Jérôme Le Royer fut immédiatement persuadé être en présence de la personne qu’il cherchait pour prendre soin des denrées et marchandises de la nouvelle colonie. Il lui proposa donc de se charger de l’intendance ou, si l’on veut, de la gérance de l’expédition dont Paul de Chomedey assurait la direction. Il l’invita, de plus, à se joindre à la Société Notre-Dame de Montréal.

Véritables motifs de messieurs et dame de la Société de Nostre Dame de Montreal

Source : Gallica

Jeanne se révéla immédiatement la femme de tête qui la caractérisera5. Elle accepta la charge, après avoir consulté un Père jésuite; concernant son adhésion à la Société, elle en estima l’organisation peu structurée et demanda à Le Royer d’en préciser les buts et l’organisation. C’est ainsi que fut rédigé l’inestimable document intitulé Les Véritables Motifs des Messieurs de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des Sauvages de la Nouvelle-France. Après l’avoir lu et demandé à son auteur de joindre le mot Dames à celui de Messieurs, Jeanne Mance s’assura que plusieurs copies fussent expédiées à ses connaissances de Paris, en vue de recruter de nouveaux membres.

À Québec, au cours de l’automne de 1641 et de l’hiver suivant, elle assume ses responsabilités de gérante, voyant au partage des vêtements, de la nourriture et des outils, pendant que Paul de Chomedey supervise l’abattage des arbres et la construction des chaloupes qui serviront au transport des marchandises et des colons, au printemps de 1642. Elle poursuivra cette charge de gérante à Ville-Marie, pendant que Chomedey érigera la palissade et les bâtiments du fort, organisera la défense de la jeune colonie et amorcera les premiers contacts avec les Hurons et les Algonquins des environs6.

BM2,S4,D2-05

En 1649, la gérante apprend que la Société Notre-Dame de Montréal fait face à de sérieuses difficultés internes susceptibles de mettre en danger l’existence de Ville-Marie. Sans hésiter, elle traverse l’océan, multiplie les démarches auprès de la Société Notre-Dame de Montréal, convainc M. Olier de prendre la direction des Associés et ceux-ci s’engager devant notaire à poursuivre l’œuvre7. De retour en 1650, elle trouve Ville-Marie sous la terreur des Iroquois. La situation devient à ce point désespérée que Maisonneuve abandonnerait tout si Jeanne Mance ne le persuadait de retourner en France y lever une nouvelle recrue. Elle prend sur elle de soustraire 22,000 livres, soit le tiers de la fondation de l’hôpital, quitte à faire approuver son geste plus tard par sa bienfaitrice. L’arrivée d’une centaine d’hommes, en novembre 1653, sera qualifiée de «seconde fondation de Montréal». Elle vient de sauver l’existence de Montréal pour la deuxième fois8.

À l’automne de 1662, Jeanne Mance entreprend un troisième et dernier voyage en France. Elle y trouve un pays transformé. Le jeune roi Louis XIV s’affirme et compte notamment faire de la Nouvelle-France une province de son royaume. Le mandat confié à l’intendant Talon est explicite à ce sujet: plus question d’un pays de mission. Par ailleurs,  Jérôme Le Royer, Mme de Bullion, M. Olier et d’autres membres de la Société Notre-Dame de Montréal sont décédés. Constatant que les fins initiales de leur projet missionnaire sont devenues désuètes, les quelques associés de Notre-Dame survivants jugent bon de se dissoudre et de  conférer leurs droits aux sulpiciens. Jeanne Mance est présente à cette séance de cession9.

De retour à Ville-Marie, la cofondatrice de Montréal voit défiler le régiment de Carignan vers l’Iroquoisie qui sera forcée d’accepter la paix, mais elle ressentira cruellement, peut-être davantage que l’intéressé lui-même, le limogeage de Maisonneuve, en 1665, par le marquis de Tracy. Elle devra aussi consacrer beaucoup de temps à justifier son administration auprès de Mgr de Laval. Celui-ci la rendait en quelque sorte responsable des conséquences, pour l’Hôtel-Dieu de Montréal, de la débâcle financière de Jérôme Le Royer, décédé à la fin de 1659. Le prélat n’acceptait pas ses explications au sujet des 22,000 livres confiées à Maisonneuve pour la Grande Recrue et fit partager à Jean Talon la méfiance qu’il éprouvait pour Jeanne Mance.

Fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal

BM5,C26,042

C’est avant tout le soin des malades qui conduisait Jeanne Mance à Ville-Marie, au printemps de 1642. Elle avait accepté la gérance de l’entreprise sans toutefois renoncer à son projet d’hôpital. Une richissime veuve, la duchesse Angélique de Bullion, comptait sur Jeanne Mance pour établir, dans cette île, un hôpital dont elle assumerait les frais. À l’intérieur de l’enceinte fortifiée érigée par Chomedey sur le site qu’on appelle aujourd’hui «la pointe à Callière», Jeanne Mance a tôt fait d’aménager un dispensaire. Elle y soigne des Algonquins et des Hurons. Plusieurs de ces derniers demandent le baptême. Le projet missionnaire de Ville-Marie semble bien lancé. Dès le printemps 1643, toutefois, des bandes d’Agniers sèment la terreur autour du fort et les autochtones amis prennent la fuite.

Les Montréalistes heureusement en bonne santé et les Indiens absents, Jeanne Mance traverse dès lors une crise intérieure et songe à rejoindre les jésuites au pays des Hurons, dans la lointaine baie Georgienne. Elle demande à sa bienfaitrice l’autorisation d’y fonder l’hôpital plutôt qu’à Ville-Marie, mais Mme de Bullion s’y oppose. Jeanne se soumet, liant pour de bon son sort à celui de la colonie montréalaise11. Les escarmouches des Iroquois font des morts mais aussi des blessés qui tiennent le dispensaire occupé.

En juillet 1645, les Agniers font la paix. Jeanne Mance s’empresse de construire son hôpital, à deux arpents du fort : une maison de bois entourée d’une enceinte de pieux à laquelle on joindra plus tard une chapelle qui fera office d’église paroissiale. Elle est érigée où se croiseront les futures rues Saint-Paul et Saint-Joseph (aujourd`hui Saint-Sulpice) et le sentier qui la relie au fort est appelé rue de l’Hôpital. Les nations indiennes amies fréquentent de nouveau la colonie et le projet missionnaire semble de nouveau prometteur quand, à la fin de l’été 1646, les hostilités reprennent de plus belle et les Indiens amis fuient de nouveau. Au cours des prochaines années, l’hôpital ne chômera cependant pas: les blessés y affluent et, les attaques des Iroquois se faisant plus meurtrières, Jeanne Mance doit même, en 1651, se retirer à l’intérieur du fort. Son hôpital est transformé en redoute.

L’arrivée de la Grande Recrue, en novembre 1653, sauvera Ville-Marie, mais sonnera le glas de l’épopée missionnaire. L’hôpital réalisera désormais sa mission dans un village à la fois garnison militaire, poste de traite et point de départ pour les grandes expéditions vers l’ouest. Jeanne Mance a 47 ans; il lui reste vingt ans de vie pour consolider son œuvre. Ces deux décennies ne seront pas de tout repos. En 1657, une chute sur la glace lui fracture l’avant-bras et le poignet droit, la laisse impotente et dans de continuelles souffrances. Incapable de poursuivre son travail d’infirmière, elle se rend de nouveau en France, en compagnie de Marguerite Bourgeoys, pour assurer sa relève. Elle recouvre l’usage de son bras auprès de la relique de M. Olier12 et revient à Ville-Marie en 1659, accompagnée des trois premières religieuses hospitalières de La Flèche.

Entre temps, les premiers sulpiciens sont arrivés à Ville-Marie pour assumer les fonctions pastorales auprès des Montréalistes, avant de devenir, en 1663, les seigneurs de l’île. Les Iroquois, de leur côté, reprennent le sentier de la guerre. La terreur qu’ils font peser de nouveau sur Ville-Marie n’est pas la seule épreuve de Jeanne Mance. Pour garder le contrôle de son hôpital, elle doit tenir tête au supérieur des sulpiciens, M. de Queylus, ecclésiastique riche et généreux mais d’une nature autoritaire, ainsi qu’à Mgr de Laval. L’un et l’autre souhaitent confier l’Hôtel-Dieu de Montréal aux Hospitalières de Québec plutôt qu’à celles de La Flèche. Au retour d’un troisième voyage en France, en 1664, la fondatrice ne sortira plus guère de son hôpital. Elle décédera à l’Hôtel-Dieu, en 1673, au milieu des religieuses hospitalières dont la Sœur Marie Morin et Dollier de Casson, le supérieur des sulpiciens, qui l’assista à ses derniers moments.

Indépendamment de toutes autres considérations et en dépit des indéniables qualités qu’il faut reconnaître à Jeanne Mance, doit-on entretenir quelque doute sur la rigueur de son administration ? Nul n’est parfait. Sœur Marie Morin, qui accédera plus tard aux fonctions d’économe, puis de supérieure de l’Hôtel-Dieu et qui professa par ailleurs une grande vénération pour les vertus de «Mademoiselle Mance», n’en a pas moins laissé cette remarque: …pour ce qui est de Mademoiselle Mance, qui auroit laissé les afaires de son hospital en meilleur estat qu’elle n’a fait sy elle avoit esté plus mesnagère, qui estoit sur le bord de la ruine quand elle mourut13.

LÉO BEAUDOIN

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*Texte revu et corrigé d’un article publié dans la parution de février 2005 du journal Le Vieux-Montréal, sous le titre Qui se souvient de Jeanne Mance ? 1606-1673

Notes et références : 

  1. Françoise Deroy-Pineau. Jeanne-Mance. De Langres à Montréal, la passion de soigner. Montréal, Éditions  Bellarmin, 1995,
  2. ibid., pp. 28, 51.
  3. Jérôme Le Royer était un ancien élève du collège des jésuites de La Flèche où avaient résidé ou enseigné des missionnaires du Canada. La lecture des Relations y suscitait admiration et enthousiasme pour ces missions lointaines.
  4. Lors de la création de la compagnie des Cent Associés par le cardinal Richelieu, en 1627, de vastes étendues de terrain avaient été concédées en seigneuries. Incluse dans l’une d’elles, l’Île de Montréal devait être acquise de son propriétaire. Robert Prévost. Montréal, La folle entreprise. Montréal, Stanké, 1991, p. 36. Dom Guy-Marie Oury. Jeanne Mance et le rêve de M. de la Dauversière. Chambray, C.L.D. éditeur, 1983, p. 57.
  5. Sœur M. Mondoux, rhsj. L’Hôtel-Dieu, premier hôpital de Montréal. Montréal, Hôtel-Dieu de Montréal, 1942, p. 88. Dom Guy-Marie Oury. Op. cit., p. 67.  Voir aussi François Dollier de Casson. Histoire du Montréal de 1640 à 1672.Texte adapté et commenté par Aurélien Boisvert, LL.L, DDN,  Montréal, Les Éditions 101 Enr. 1992, p. 27.
  6. Marie-Claire Daveluy. Jeanne Mance. Montréal, Éditions Fides, 1962, pp. 71 ss.
  7. Pierre Benoit. La vie inspirée de Jeanne Mance. Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1934, p. 141. Marie-Clauire Daveluy (1962), p. 117 ss.  Marie-Claire Daveluy. Mance, Jeanne. Dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  8. Marie-Claire Daveluy, (1962). chapitre IX.
  9. Pierre Benoit. Op. cit., p. 125. Marie-Claire Daveluy (1962), chapitre XXI.
  10. Marie Morin, rhsj. Histoire simple et véritable. Édition critique par Ghislaine Legendre. Montréal, Les Presses de l’U. de M., 1979, p. 70.
  11. François Dollier de Casson. Op. cit., p. 52.
  12. Dr Marcel Cadotte, m.d. Jeanne Mance: un diagnostique médical après trois cents ans. Dans Les Origines de Montréal. Collectif sous la direction de Jean-Rémi Brault, Montréal, Leméac, 1993, pp. 149-159. Marie Morin. Op. cit., pp. 82, 83.
  13. Marie Morin. Op. cit., p. 68.

Marguerite Bourgeoys, 1620-1700

Un texte de LÉO BEAUDOIN accompagné d’archives de la Ville de Montréal

Q03-633  Inventaire des lieux de mémoire de la Nouvelle-France <BR>(http://inventairenf.cieq.ulaval.ca:8080/inventaire/oneLieu.do?refLieu=1196&amp;returnForward=%2FonePersonnage.do%3FrefPersonnage%3D52)

Q03-633
(Inventaire des lieux de mémoire de la NF)

Le promeneur pressé risque fort de ne pas remarquer la plaque apposée sur un mur de la rue Saint-Dizier, à l’angle sud-ouest de la rue Saint-Paul1, dans le Vieux-Montréal. Elle rappelle que près de cet endroit, en 1658, Marguerite Bourgeoys ouvrit une école dans une étable désaffectée. Les circonstances de cet événement historique valent d’être rappelées de même que la mémoire d’une femme qui a puissamment contribué à l’essor du bourg qu’était alors Montréal.

La première école de Montréal

 En 1652, Maisonneuve est en France, travaillant à recruter des colons. Le rêve missionnaire qui l’avait mené sur l’île de Montréal, dix ans plus tôt, est devenu un cauchemar2. Les incessantes attaques des Iroquois ont mis la petite colonie à bout de souffle.  Épuisés et au bord du découragement, Jeanne Mance et Maisonneuve, les deux fondateurs de l’entreprise, ont convenu de tout abandonner si ce dernier ne réussissait pas à recruter, en France, un nombre d’engagés3 suffisant pour assurer la sécurité de la place. La recrue de la dernière chance4. Le projet missionnaire n’est pas abandonné, mais s’il doit se réaliser, ce sera autrement que planifié dix ans plus tôt à Paris. En attendant de conclure la paix avec les nations iroquoises, on consolidera Ville-Marie par la croissance de sa population et la mise en place des structures d’une véritable cité. On a déjà un hôpital, il faut entre autre prévoir une école. Maisonneuve obtient de ses supérieurs, à Paris, l’autorisation d’engager une institutrice qu’il recrutera par l’intermédiaire de sa sœur, religieuse à Troyes.

BM1-S5_P0224Sœur Louise de Sainte-Marie, née Louise de Chomedey, elle-même institutrice et cloîtrée, dirige un groupe de femmes qui vont enseigner dans les quartiers pauvres sous l’étiquette de «congréganistes de Notre-Dame». C’est l’une d’elles que Sœur Louise recommande à son frère. Marguerite Bourgeoys a 32 ans; elle est intelligente, en bonne santé, d’un inlassable dévouement et douée d’un remarquable sens pratique. Elle s’est vue refuser l’admission au Carmel mais entretient le rêve d’une vie religieuse. Elle accepte pourtant de suivre Maisonneuve en Amérique.

Au cours de la longue et dure traversée de l’Atlantique5, la présence de cette femme énergique ne passa pas inaperçue parmi les engagés de la Grande Recrue, presque tous des hommes célibataires. Dès le début, on se permit des allusions et des réflexions déplacées6. L’attitude de Marguerite, son dévouement surtout, au cours de l’épidémie qui toucha bon nombre de passagers et dont une dizaine mourut, retournèrent cet état d’esprit. Parvenus à Montréal, «ils étoient changés comme le linge qu’on met à la licive», écrira-t-elle plus tard.

Arrivant à Ville-Marie avec la centaine de recrues, à l’automne de 1653,  Marguerite Bourgeoys trouve une quinzaine d’enfants dont la plus âgée n’a que quatre ans. Il n’est donc pas question d’y ouvrir une école. En attendant son heure, elle se rend utile auprès du gouverneur, Chomedey de Maisonneuve, dont elle entretient la lingerie, auprès du père Claude Pijart, jésuite et curé, qu’elle assiste en tant que sacristaine et, assistante sociale avant  la lettre dans cette minuscule communauté, «elle s’associe aux angoisses et aux épreuves des jeunes familles qui se constituaient autour d’elles»7. Profitant d’une paix relative, elle se fait accompagner de quelques hommes pour relever la croix érigée par Maisonneuve en 1643 au flanc du Mont Royal et abattue par les Iroquois. Elle en fait un lieu de pèlerinage, mais quand reprennent les hostilités avec les Indiens, elle obtient l’autorisation d’ériger, non loin du fort, une chapelle dédiée à Notre-Dame où les Montréalistes pourront se rendre prier8.

Quatre ans plus tard, Ville-Marie a résolument pris l’allure d’un village avec ses 600 âmes et des maisons construites à l’extérieur du fort. En août de cette année 1657, les premiers sulpiciens arrivent à Ville-Marie. La paroisse est érigée avec la nomination d’un curé et l’élection de marguilliers. Décidés à s’établir à Montréal à la fin de leur contrat, de nombreux engagés de la Grande Recrue de 1653 ont obtenu des terres et se sont mariés. La population s’accroît mais les hostilités avec les nations iroquoises ont repris de plus belle. Par ailleurs, Jeanne Mance souffre terriblement d’une fracture à son avant-bras droit et d’une dislocation de son poignet droit, subies lors d’une chute sur la glace au début de cette année 1657. Mal soignée, elle dépérit et se sent incapable de poursuivre sa tâche à l’hôpital. Quant à Marguerite Bourgeoys, le supérieur des sulpiciens, Monsieur de Queylus, lui ordonne d’interrompre la construction de sa chapelle, mais elle tient à portée de main la réalisation du but qui l’avait conduite à Montréal, l’ouverture d’une école. Chomedey de Maisonneuve lui a offert un local. Comme ailleurs dans Ville-Marie, l’école n’a rien de luxueux : un bâtiment de pierre de 36 pieds de long par 16 de large, abandonné depuis cinq ans après avoir servi à la fois d’étable et de pigeonnier9. Cette bâtisse a l’avantage de n’être séparée que par un sentier (la future rue Saint-Paul) de l’hôpital de Jeanne Mance. On pourra s’y réfugier en cas de besoin.

Photocopie provenant de la collection Leymarie

Le 22 janvier 1658, vraisemblablement à la résidence du gouverneur, une assemblée historique, réunissait ce dernier, le notaire Bénigne Basset, Marguerite Bourgeoys et un groupe de notables dont le curé, Gabriel Souart, les marguilliers Louis Prud’homme, Jean Gervaise et Gilbert Barbier, de même que Jeanne Mance, Charles Le Moyne et le major Lambert Closse. Le moment était solennel, car on ne faisait rien à la bonne franquette sous la gouverne du sieur de Maisonneuve. Le notaire fit la lecture d’un document que signèrent les personnes présentes; il décrivait dans le détail la bâtisse de pierre ainsi que le terrain adjacent10 et stipulait leur cession à Marguerite Bourgeoys «pour l’instruction des filles11».

Immédiatement, la «maîtresse d’école» se met à l’œuvre pour aménager convenablement son local12 avec l’aide de maçons, de menuisiers et de ses futurs élèves, mais également dans le respect des consignes du gouverneur pour la sécurité de tous, en ce temps où les Iroquois ont repris leurs sanglantes maraudes. La classe occupera le rez-de-chaussée et l’ancien pigeonnier, à l’étage, conviendra pour loger Marguerite et son assistante, Marguerite Picart, une jeune fille de 12 ans récemment arrivée de France et fiancée à un certain Nicolas Godé, qu’elle épousera peu de jours avant l’ouverture de l’école.

Cette ouverture fut fixée au 30 avril. Ce jour-là, treize enfants de cinq à neuf ans font acte de présence. Leurs noms valent d’être retenus car certains d’entre eux sont les ancêtres de nombreux Montréalais ; Adrienne Barbier, Charlotte Chauvin, Catherine Daubigeon, Jean et Nicolas Desroches, Léger Hébert, Mathurin Juillet, Jean Leduc, Françoise et Jeanne Loisel, Marie Lucault, François-Xavier Prud’homme et Paul Tessier. Aidée de son assistante, que les enfants appellent «Soeur Picart», Marguerite Bourgeoys retrouve rapidement le rythme qu’elle imposait à ses élèves de Troyes.

La Congrégation de Notre-Dame

À l’ouverture de cette première école, Marguerite vient de passer le cap des 38 ans. Les 42 années qui suivront ne couleront pas comme sur un fleuve tranquille, dans l’enseignement monotone aux fillettes des rudiments de la lecture, de l’écriture, du calcul et du catéchisme. Sa connaissance intime des familles de Ville-Marie lui fait immédiatement voir un autre besoin d’enseignement : mariées jeunes et sans expérience de la tenue d’une maison, la plupart des mères de famille de Ville-Marie ignorent à peu près tout de la cuisine, de la couture, du soin des enfants… Dès le début de juillet de cette même année 1658, Marguerite réunit donc à son école un groupe de ces jeunes mères désireuses de compléter leur formation. Mais outre l’initiation à leurs occupations d’épouses et de mères, elles reçoivent aussi des cours de religion. Comme à Troyes, ces leçons se déroulent sous le vocable de Notre-Dame. Ces élèves adultes adoptent l’appellation de congréganistes et prennent l’habitude de désigner l’école sous le nom de Congrégation. Dans le langage d’aujourd’hui, l’ancienne étable de la Commune devient, en quelques mois, un centre d’alphabétisation et d’animation culturelle et religieuse.

L’esprit toujours aux aguets et remarquablement visionnaire, Marguerite Bourgeoys perçoit que cette œuvre est appelée à des développements insoupçonnés. Elle entrevoit dès lors la possibilité de réaliser une association d’enseignantes sur le modèle de celle qu’elle a connue à Troyes. Or, au début de l’automne, s’offre une opportunité imprévue : Jeanne Mance lui demande de l’accompagner en France. Souffrant de plus en plus de son bras droit, elle espère s’y faire soigner et projette de ramener à Ville-Marie les Hospitalières que M. de La Dauversière lui a promises. Après avoir confié l’école aux soins de Sœur Picart et de deux Hospitalières de Québec «en repos» à Ville-Marie13, Sœur Bourgeoys et Mlle Mance filent sur Québec, le 29 septembre 1658, pour ensuite voguer vers La Rochelle qu’elles atteignent «au temps de Noël». Marguerite se rend ensuite à Troyes, en tournée de recrutement.

Album Duncan-Viger

À la fin de l’automne de l’année suivante, les deux dames rentraient à Montréal. Jeanne Mance, miraculeusement guérie, était accompagnée de trois Hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche, pour son Hôtel-Dieu. Marguerite Bourgeoys, quant à elle, ramenait quatre compagnes. Elles formeront le noyau de la Congrégation de Notre-Dame, l’œuvre principale de Marguerite. Inspirée par son expérience chez les « Congréganistes de Notre-Dame » de Troyes, elle conçoit cette communauté comme une association de filles liées par les vœux de religion, imitant «la vie voyageuse de Notre-Dame après la Pentecôte» et enseignant gratuitement. Projet audacieux en un temps qui ne concevait la vie religieuse communautaire que cloîtrée et appuyée sur des bases financières solides14. Les Sœurs de la Congrégation subviendront à leurs besoins par le travail de leurs mains.

Il fallait à cette femme un puissant charisme pour entraîner à sa suite des compagnes résolues à relever ces défis; il lui fallait aussi une force de conviction peu commune, pour vaincre la méfiance des autorités religieuses à l’endroit de cette communauté non conventionnelle. Quant aux autorités civiles, elles furent subjuguées par les réalisations et l’habileté en affaires de cette femme à la foi humble et résolue. Peu à peu, en effet, les écoles de Mère Bourgeoys surgirent autour de Montréal et sur les rives du Saint-Laurent. La population enthousiaste signa volontiers  la pétition appuyée par l’Intendant Talon, pour obtenir du roi les lettres patentes accordant à la Congrégation son existence légale. L’étable-école devenue trop étroite, Marguerite acquit, en 1662, un lopin de terre, « en diagonale par rapport à la propriété de l’école15.» La même année, elle se faisait concéder, à la Pointe Saint-Charles, une ferme qui  assurerait la subsistance de ses Soeurs16. La Congrégation de Notre-Dame se développa rapidement au cours de la dernière moitié du 17e siècle et demeure l’une des plus anciennes communautés religieuses de femmes non cloîtrées.

Maison Saint-Gabriel

Aussi succinct soit-il, un portrait de Marguerite Bourgeoys demeurerait incomplet sans l’évocation de deux autres de ses accomplissements. En 1663, le roi Louis XIV décidait de présider personnellement au développement de la Nouvelle-France. Au nombre des mesures qu’il prit à cette fin, une des plus célèbres demeure sans doute celle d’offrir des épouses aux nombreux célibataires de la colonie. Entre 1663 et 1673, 961 « femmes à marier » firent la traversée de l’océan17. On les surnomma les Filles du roi, parce que ce dernier leur fournissait un trousseau, leur assurait une dot et déboursait leurs frais de transport.  On ne sait combien de ces filles parvinrent à Ville-Marie. Leur arrivée avait immédiatement ouvert une nouvelle avenue au dévouement de Mère Bourgeoys. Elle en accueillit un certain nombre auxquelles elle facilita l’adaptation à leur nouvelle patrie et la préparation à leur vie d’épouses et de mères18. Cette facette de l’œuvre de Marguerite Bourgeoys est notamment rappelée à la Maison Saint-Gabriel et s’inscrit parmi les plus belles pages de la chronique de Ville-Marie.

On a vu plus haut qu’à l’automne de 1657, Marguerite avait interrompu, sur l’ordre du supérieur des sulpiciens, les travaux de construction d’une chapelle éloignée du fort et dédiée à Notre-Dame du Bon Secours. Dix-huit ans plus tard, les matériaux jadis entassés sur le chantier ont été dispersés, mais l’infatigable bâtisseuse obtient la permission de reprendre les travaux. Elle mobilise la main d’œuvre et la chapelle se dresse, devenant le lieu de pèlerinages des Montréalistes, puis le centre du Faubourg Bonsecours. Incendiée, reconstruite, agrandie, remodelée, absorbée dans la grande ville, la chapelle a traversé les siècles et témoigne toujours, au cœur du Vieux-Montréal, de la foi rayonnante de celle que l’Église a élevée à la sainteté, en 198219.

LÉO BEAUDOIN

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* Texte revu et corrigé de deux articles publiés dans les parutions de janvier-février et mars-avril 2009 du journal Le Vieux-Montréal, sous le titre; Qui se souvient de la première école de Ville-Marie ?

Notes et références :

  1. Plusieurs personnes interrogées avouent ne pouvoir situer la rue Saint-Dizier. Entre le boulevard Saint-Laurent et la rue Saint-Sulpice, elle s’étend de la rue de Brésoles à la rue de la Commune, mais de la rue Saint-Paul à cette dernière, elle se réduit à un passage piétonnier. On l’aurait tracée au cours de la dernière moitié du 18e siècle et ainsi nommée à la mémoire d’Étienne Nivard de Saint-Dizier, un notable de Montréal, propriétaire d’un terrain voisin.
  2. Le projet consistait à transformer les autochtones nomades en agriculteurs sédentaires convertis à la religion catholique et initiés aux manières de vivre des Français. Les quelques Hurons et Algonkins que Maisonneuve avait convaincus  d’adopter ce nouveau genre de vie s’enfuirent rapidement devant l’incapacité du petit groupe de Français à les protéger contre la fureur des Iroquois.
  3. Il s’agissait bien d’un engagement pour 3 ou 5 ans, renouvelable, au terme duquel la Société Notre-Dame de Montréal rapatriait les engagés à ses frais. Leurs tâches à l’origine consistaient à aider les autochtones à se sédentariser, à les initier à divers métiers et à leur apprendre à cultiver la terre. Maisonneuve obtiendra de ses supérieurs l’autorisation de concéder des terres aux «engagés» désireux de s’établir ici en permanence.
  4. Il avait été décidé de tout abandonner si Maisonneuve ne ramenait pas au moins 100 recrues. 147 hommes signèrent leur engagement devant notaire. En juin 1653, Maisonneuve faisait voile vers le Canada avec 102 hommes et 14 femmes (dont Marguerite Bourgeoys). Une dizaine périrent durant la traversée. Arrivée à Ville-Marie en novembre 1653, la Grande Recrue doublait la population du petit bourg et fut considérée comme la seconde fondation de Montréal.
  5. Cette traversée dura 3 mois et 2 jours.
  6. Patricia Simpson (Marguerite Bourgeoys et Montréal, 1640-1663. Traduction Simone Poissant, McGill-Queen’s University Press, 1999, p. 115) prête à certains engagés «des farces lubriques ou licencieuses concernant le motif de son départ pour le Canada et ses relations avec Maisonneuve».
  7. Patricia Simpson, op. cit., p. 121.
  8. Les travaux furent vraisemblablement entrepris en 1655, sur le lieu même de l’actuelle chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Le père Claude Pijart choisit ce vocable sous lequel Marie y serait honorée.
  9. Le pied linéaire français correspondait à peu près au pied anglais : 0.3048 cm. L’étable était donc d’environ 12 mètres sur 5,5; elle avait été érigée en bordure du fleuve, sur un terrain où les colons mettaient leur bétail en pâturage communautaire, de là son appellation de «commune». La Commune avait été abandonnée en 1652, après le massacre du gardien par les Iroquois.
  10. Un terrain de 48 perches, soit une superficie d’environ un demi arpent ou 1700 mètres carrés.
  11. Un vitrail de la basilique Notre-Dame représente M. Gabriel Souart enseignant à des garçons, «un titre auquel il tenait beaucoup», affirme Olivier Maurault. Nous ne savons pas à quelle date l’enseignement des sept garçons présents à l’ouverture de l’école fut confié au curé de Ville-Marie.
  12. Il fallait notamment nettoyer la place de ce que le bétail et les pigeons y avaient laissé, y ériger des cheminées pour le chauffage, meubler le bâtiment, l’entourer d’un fossé contre les maraudeurs, etc.
  13. M. de Queylus, supérieur des sulpiciens, avait fait venir ces deux religieuses avec l’intention de leur confier l’Hôtel-Dieu de Jeanne Mance. Comme ce projet ne coïncidait pas avec les vues de cette dernière, les deux hospitalières devenaient disponibles pour d’autres tâches.
  14. La sécurité matérielle des cloîtres était assurée par les revenus de métairies, les rentes d’une fondation, etc. Ainsi, la subsistance des Hospitalières de La Flèche à l’Hôtel-Dieu de Montréal devait provenir des rentes d’un capital de 20,000 livres tournois, don de Mme de Bullion à Jeanne Mance. Cette somme fut engloutie dans la faillite de M. de la Dauversière.
  15. Patricia Simpson. Op. cit., p. 182. Au nord de la future rue Saint-Päul et voisin de l’Hötel-Dieu, ce terrain sera plus tard compris, grosso modo, entre les rues Saint-Paul, Saint-Jean-Baptiste, Notre-Dame et le boulevard Saint-Laurent.
  16. Émilia Chicoine, C.N.D. La métairie de Marguerite Bourgeoys à la Pointe-Saint-Charles. Montréal, Fides, 1986, p. 11. De cette ferme, il ne reste aujourd’hui que la « Maison Saint-Gabriel », un des plus anciens immeubles de Montréal, devenu un musée au milieu de la décennie de 1960.
  17. Gustave Lanctôt. Filles de joie ou filles du roi. Montréal, Éditions du Jour, 1966, p. 79. Cet historien s’applique à réfuter ceux qui ont prétendu que ces filles étaient des prostituées dont on débarrassait les rues de Paris.
  18. Marie-Louise Beaudoin, C.N.D. (Les Premières et les Filles du roi à Ville-Marie. Montréal, Maison Saint-Gabriel, 1977) relève des archives et du registre des mariages une liste de ces filles.
  19. L’histoire de la chapelle est excellemment retracée par Patricia Simpson et Louise Pothier dans Notre-Dame-de-Bon-Secours. Une chapelle et son quartier. Montréal, Fides, 2001.

Paul Chomedey de Maisonneuve, 1612-1676

Un texte de LÉO BEAUDOIN accompagné d’archives de la Ville de Montréal

Monument MaisonneuveUn superbe monument à sa mémoire se dresse sur la place d’Armes de Montréal et ses patronymes se retrouvent un peu partout dans la région métropolitaine, accolés à des rues, des écoles, un foyer pour personnes retraitées, un centre hospitalier, des arrondissements…  Fondateur de Montréal ¹, celui que l’on surnomme parfois le moine soldat prit possession de l’île avec l’ambition de mettre sur pied un établissement missionnaire.  Son départ précipité dans des circonstances troubles, l’apparent échec de sa mission et son humble retraite, à Paris, ne paraissaient pas le destiner à la gloire des héros.

 

Le premier gouverneur de Montréal

Acte de naissance - Neuville sur Vanne

Champenois de naissance et militaire de carrière, Paul de Chomedey appartenait à la noblesse ².  Il héritera du titre sieur de Maisonneuve, en 1645, à la mort de son père.  Six ans plus tôt, officier dans les armées royales, il avait conçu le désir de se rendre au Canada à la lecture des Relations des jésuites.  Mis en contact avec Jérôme Le Royer, ce dernier reconnut immédiatement en lui le chef capable de mener à bien le projet missionnaire des Associés de Notre-Dame de Montréal ³.  De 1640 à 1665, soit durant un quart de siècle, Paul de Chomedey se montrera à la hauteur des défis rattachés à ce type particulier d’entreprise. Commandant militaire brave et prudent, administrateur à la fois rigoureux et sans prétention, d’un total désintéressement, il témoignait de convictions religieuses profondes, d’un jugement sûr et d’un sens de l’humour4.  Pendant que Jeanne Mance, tout en se dévouant à son hôpital, s’occupait de la gérance interne de Ville-Marie, Maisonneuve avait la responsabilité « des choses du dehors », soit les affaires militaires et civiles.

extrait des registres de Notre-Dame de Montréal, 1642

Les débuts de l’entreprise parurent de bon augure.  Dès juillet 1642, deux mois après l’arrivée des pionniers, des Algonquins firent halte au fort en construction5, suivis de Hurons.  Un an plus tard, 80 d’entre eux avaient reçu le baptême6.  Cependant, en cette même année 1643, les Iroquois découvrirent à leur tour Ville-Marie et s’acharnèrent immédiatement contre ces Français, alliés à leurs ennemis traditionnels.  Ce harcèlement fit fuir les néophytes7 et obligea les colons à concentrer leurs énergies à se défendre.  Maisonneuve réalisa dès lors que le plan missionnaire conçu à Paris se révélait peu réaliste sur le terrain.  En 1651, à bout de forces, il songea a tout abandonner.  Jeanne Mance le convainquit de tenter une dernière chance et lui offrit 22 000 livres tournois du fonds de son hôpital, pour aller recruter en France des colons et des soldats8.  En retour, le gouverneur céda à l’Hôtel-Dieu de Montréal cent arpents de terre, soit la moitié de la métairie de la seigneurie.  L’un et l’autre obtiendront par la suite l’assentiment de leurs supérieurs respectifs et demeureront convaincus d’avoir sauvé la colonie.  Cette somme a en effet permis de réunir la centaine de personnes de la Grande Recrue de 1653 dont la venue fut qualifiée de seconde fondation de Montréal.

Le vieux Montréal, 1611-1803 / Dessins de P.-L. Morin

La population s’accroît peu à peu.  Pour retenir les engagés à la fin de leur contrat, Maisonneuve leur concède des terres.  Le bourg se développe, abrite une garnison, devient un important poste de traite et le point de départ des explorateurs de même que des coureurs des bois.  Arrivent les sulpiciens; ils érigent le bourg en paroisse et entreprennent de réaliser la mission originelle de Ville-Marie auprès des autochtones.  Commandant militaire et administrateur civil, Maisonneuve se prévaut volontiers de l’autonomie de Montréal vis-à-vis les gouverneurs de la Nouvelle-France9.  Une autonomie mal acceptée sur le Cap Diamant, notamment parce qu’elle soustrait à Québec une importante part du lucratif commerce des fourrures.

Au fil des ans, la situation évolue.  En 1659, arrive à Québec un jeune évêque de 37 ans, Mgr François de Montmorency Laval. Résolu à soumettre toute la Nouvelle-France à son autorité, il tente de fusionner les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Montréal à celles de Québec, mais il se heurte a l’opposition de Jeanne Mance, de Maisonneuve et des Hospitalières de Montréal elles-mêmes.  Il s’en prend alors à l’entente intervenue en 1651 entre Jeanne Mance et Maisonneuve, pour lever la Grande Recrue.  L’évêque prétend que cette transaction est irrecevable et réclame du gouverneur, en vain, qu’il rembourse les 22 000 livres à l’hôpital.

En 1661, Louis XIV décide d’assumer pleinement sa fonction royale.  Il revoit l’administration de la Nouvelle-France, abolit la Compagnie des Cent Associés et crée le Conseil souverain, qui accorde à l’évêque des pouvoirs très étendus. Le 15 septembre 1662, Mgr de Laval rentre de France en compagnie de Saffray de Mésy, le gouverneur général qu’il a fait nommer en remplacement de d’Avaugour, qu’il a fait destituer.  Il forme aussitôt le Conseil souverain, sans aucun représentant de Montréal et composé uniquement de gens à sa dévotion.  Il entend bien briser cette «autonomie» dont Montréal se prévaut. Dès le 28 septembre, le Conseil émet en effet une série de décrets visant à réduire les pouvoirs de Maisonneuve.  Suivent d’autres décisions vexatoires contre lesquels le gouverneur et le digne mais ferme supérieur des sulpiciens, M. Souart, se défendent énergiquement.  Mgr de Laval en voulait auxsulpiciens en raison de ses différents avec leur supérieur, M, de Queylus; il appuyait aussi les jésuites, réticents à voir les Messieurs sur le terrain des missions, qu’ils estimaient leur chasse gardée.  Mais il en voulait surtout à Maisonneuve, pour son insubordination et parce que le gouverneur lui tenait tête sur l’indépendance de Montréal, s’appuyant sur les lettres patentes accordées par Louis XIII, en 1644.  Maisonneuve avait aussi soutenu M. de Queylus, que l’évêque avait fait expulser de la Nouvelle France.

BM1, S5, P1375

En 1663, l’abbé Souart et Jeanne Mance traversent l’océan pour trouver, à Paris, la situation des Associés de Notre-Dame de Montréal dans le désarroi le plus complet.  La plupart des membres sont décédés ou ont démissionné.  M. Olier, le fondateur du Séminaire de Saint-Sulpice et âme dirigeante des Associés, est décédé depuis six ans et n’a pas été remplacé à la tête de la Société Notre-Dame de Montréal.  Plusieurs de ses prêtres, à Montréal, prennent charge de la paroisse, se dévouent aux missions indiennes et à des œuvres éducatives, investissent leur fortune personnelle dans l’œuvre de Ville-Marie.  Deux d’entre eux ont été massacrés par les Iroquois.  Montréal leur tient à cœur.  Le 9 mars de cette année 1663, les supérieurs du Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, acceptent de prendre la relève de la moribonde Société Notre-Dame.  Ils deviennent seigneurs et propriétaires de l’Île de Montréal mais il ne s’agit pas d’un cadeau : les Messieurs doivent notamment assumer quelque 130,000 livres de dettes10. Une des clauses du contrat stipule que Chomedey de Maisonneuve conservera à vie son poste de gouverneur de Montréal11.

La retraite et la fin

Au printemps de 1664, Jeanne Mance était de retour de France et dès le mois de mai, Mgr de Laval se rendait à Montréal pour exiger, une fois de plus, l’annulation de l’entente de 1651 et le remboursement à l’Hôtel-Dieu des 22,000 livres utilisées pour lever la Grande Recrue. Il se heurta de nouveau à un refus poli mais ferme de Jeanne Mance et de Maisonneuve. Peu après, le bouillant évêque se brouillait avec le gouverneur de Mésy. Plusieurs décisions furent en conséquence mises en veilleuse jusqu’au décès du gouverneur, en mai 1665. À ce moment, Louis XIV avait décidé d’envoyer le régiment de Carignan-Salières en Nouvelle-France, sous le commandement du lieutenant général de Tracy. Celui-ci avait reçu la double mission de supprimer la menace iroquoise et de mettre fin au conflit politico-ecclésiastique. L’évêque réussit à le convaincre de l’insubordination de Maisonneuve, en particulier sur l’affaire des 22,000 livres.

Sachant bien qu’il n’avait pas le pouvoir de destituer le gouverneur de Montréal, le marquis de Tracy s’y prit autrement : il autorisa Maisonneuve «à faire un voyage en France pour ses affaires particulières». Une façon de lui ordonner d’aller régler à Paris la question des 22,000 livres avec le Séminaire de Saint-Sulpice12. Maisonneuve prit la mer en octobre 1665 et ne revint jamais à Montréal. La destitution eut donc bel et bien lieu, mais elle se fit dans les formes.

Cession des droits au Séminaire de Saint-Sulpice

La situation demeurait tout de même délicate. Seuls les sulpiciens avaient le pouvoir de nommer le gouverneur de Montréal, mais ils étaient bien conscients que maintenir Maisonneuve à son poste les placerait en conflit ouvert avec l’évêque. D’autant plus que ce dernier, après le départ de Maisonneuve, se mit à exiger des sulpiciens eux-mêmes le remboursement des 22 000 livres. Pour l’intéressé, l’affaire était close. À Paris, il rédigea un « Mémoire sur les affaires de Montréal », réaffirmant que ces 22 000 livres avaient légitimement été utilisées pour sauver «l’établissement de Ville-Marie sur le point de périr» et que les 100 arpents de terre donnés à l’Hôtel-Dieu en retour, avaient pris de la valeur et en prendraient encore dans l’avenir13. Il conserva son titre de gouverneur et reçut ses émoluments jusqu’au 1e janvier 1669, après quoi il démissionna et reçut des sulpiciens une pension jusqu’à sa mort. Il se retira en compagnie de son serviteur, Louis Fin, dans une petite maison attenante au monastère des Pères de la Doctrine chrétienne, à Paris, et vécut sa retraite dans une modeste aisance. Outre sa pension de Saint-Sulpice, il possédait quelques biens familiaux. Il n’avait pas profité de son poste de gouverneur pour se livrer à la traite des fourrures. Ayant concédé de si grandes quantités de terre à Montréal, il ne s’en était pas réservé la moindre parcelle et, à son départ de Montréal, il avait remis à l’Hôtel-Dieu, les 6 000 livres qu’on lui devait pour ses émoluments.

Premier pli

Nous ne savons que peu de choses sur les sept années de cette retraite à l’ombre d’un monastère. L’ancien gouverneur appréciait évoquer des souvenirs de Montréal, ainsi qu’en fait foi le récit d’une visite que lui fit Marguerite Bourgeoys14.  On peut croire également que les sulpiciens du Canada, de passage à Paris, se faisaient un devoir de lui rendre visite15. Paul de Chomedy n’était pas un intellectuel. Il n’a laissé que peu d’écrits, n’a pas rédigé ses mémoires et l’inventaire de ses biens après décès révèle une bibliothèque d’une cinquantaine de volumes, en majorité des livres de piété16. Il est mort le 9 septembre 1676 et fut inhumé dans la chapelle des Pères de la Doctrine chrétienne. En 1993, un Comité historique Maisonneuve fut formé`à Montréal, présidé par l’historien Denis Samson, dans le but de tenter de découvrir le lieu de son inhumation. Le comité obtint l’autorisation de procéder à des fouilles sur le site de cette chapelle, dans le Vieux Paris, non loin du Panthéon. Les vestiges exhumés ont conduit à l’apposition par le maire de Montréal, Pierre Bourque, le 3 juillet 1995, d’une plaque ainsi libellée sur le mur d’une école, au 10 de la rue Rollin, dans le 5e arrondissement : «Ici s’élevait la chapelle des Pères de la Doctrine chrétienne où fut inhumé, le 10 septembre 1676, Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve, gouverneur fondateur de Montréal, Québec, Canada17».

LÉO BEAUDOIN

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*Texte revu et corrigé de deux articles publiés dans les parutions de septembre et de novembre 2006 du journal Le Vieux-Montréal, sous le titre Qui se souvient des dernières années de Chomedey de Maisonneuve ?

Notes et références :

  1. Lors des célébrations du 350e anniversaire de la fondation de Montréal, en 1992, Jeanne Mance en fut proclamée la co-fondatrice, à l’égal de Maisonneuve.
  2. L’ascendance noble de Paul de Chomedey est notamment démontrée par Marie-Claire Daveluy, Chomedey de Maisonneuve, Paul de. Dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne et par Léo-Paul Desrosiers. Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve. Montréal, Fides, 1967, pp. 32 ss. À Neuville-sur-Vanne, en Champagne, son village natal, on peut visiter l’église où il fut baptisé ainsi que des vestiges du domaine familial des Chomedey.
  3. Jérôme Le Royer (1597-1659), percepteur d’impôts à La Flèche, en Anjou et ancien élève des jésuites, fonda la communauté des religieuses Hospitalières de Saint-Joseph, de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Il a également mis sur pied la Société Notre-Dame de Montréal dont les membres ou associés, s’engageaient à bâtir, dans cette île lointaine, une ville vouée à la conversion des indigènes.
  4. Le témoignage de Sœur Marie Morin (1649-1730) révèle des traits intéressants de la personnalité de Chomedey. Histoire simple et véritable. Édition critique par Ghislaine Legendre. Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp.66 ss.
  5. Léon Marchal. Les origines de Ville-Marie. Montréal, Éditions Beauchemin, 1942, p. 63.
  6. Paul Dupuy. Petites fleurs religieuses du Vieux Montréal. Montréal, Cadieux & Derome, 1885, p. 22.
  7.  A. Leblond de Brumath. Histoire populaire de Montréal. Montréal, Granger Frères, 1890, p. 28.
  8. La livre tournois, monnaie légale en France, avait la valeur d’une quantité variable d’or pur. À titre d’indication approximative, selon Wikipedia, en 1684, soit une trentaine d’années après la transaction dont il est ici question, la livre tournois valait 15 euros (€) 2002, (aux alentours d’un demi million de $ canadiens).
  9. Les Associés de Notre-Dame de Montréal avaient obtenu de Louis XIII une autonomie réduisant de beaucoup la juridiction des gouverneurs de la Nouvelle-France sur Montréal, Ce rare privilège leur avait été concédé grâce à l’intervention de personnes haut placées, membres de la Société du Très Saint-Sacrement, une association secrète de gens pieux à laquelle appartenaient la plupart des membres de la Société Notre-Dame de Montréal.
  10. Les membres survivants de la Société sont devenus suspects, la Société du Très Saint-Sacrement, jadis puissante à la Cour est maintenant en disgrâce.
  11. Gustave Lanctôt. Montréal sous Maisonneuve. Montréal, Beauchemin, 1966, p. 193.
  12. Ibid., pp. 218 à 226. Les historiens paraissent mal à l’aise devant ce départ précipité. Dollier de Casson se contente de rendre à Maisonneuve un hommage ému. Marie-Claire Daveluy se contente de noter qu’il partit à l’automne 1665, « emportant les regrets de son fidèle petit peuple, » Gustave Lanctôt considère comme racontar le commentaire de Marie Morin, affirmant tenir de Mère Bourgeoys qu’il fut limogé « comme incapable de la plasse et du rand qu’il tenoit isy de Gouverneur. »(Histoire simple et véritable, p. 70).
  13. Robert Rumilly. Histoire de Montréal. Montréal, Fides, tome 1, 1970, p. 189.
  14. Léo-Paul Desrosiers. Op. cit.,p. 305. Léon Marchal (Op. cit., p. 204 ss.) rédige, sans preuve, une description idyllique de ses années de retraite,
  15. Ainsi, M. Dollier de Casson. durant sa convalescence en France, a pu le consulter pour la rédaction de son Histoire du Montréal. 1640-1672.
  16. Marcel Trudel a montré la carence de documents sur Paul de Chomedey dans Les origines de Montréal, collectif publié aux Éditions Leméac, Montréal, 1992, pp. 105-112.
  17. Collectif. La sépulture du sieur de Maisonneuve à Paris. Montréal. La Société historique de Montréal, 1996.

Voir aussi :


Jacques Viger, 1787-1858

Un texte de LÉO BEAUDOIN accompagné d’archives de la Ville de Montréal

Jacques Viger,  [18-], BM1,S5,P2202

Au mur de l’hôtel de ville de Montréal sur la place Vauquelin, une plaque rappelle la mémoire du premier maire de la ville, Jacques Viger. Outre cet honneur à son palmarès, il faut ajouter à la gloire de ce personnage qu’il fut journaliste, fonctionnaire, arpenteur-géomètre, officier de milice, propriétaire foncier, érudit, collectionneur, archiviste, héraldiste, mémorialiste, fondateur de la Société historique de Montréal et, peut-être, premier président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. « Personnage énigmatique et déroutant », selon l’historien Fernand Ouellet, Jacques Viger demeure, dans notre histoire, un intellectuel touche-à-tout, une personnalité dont la diversité des intérêts et l’ampleur des activités le rangent parmi ceux dont on dit qu’ils sortent nettement de l’ordinaire1.

 Un bourgeois montréalais

 L’ancêtre canadien de cette famille, Dizier ou Désiré Viger, arrive en Nouvelle-France en 1665 et s’initie au métier de défricheur auprès des sulpiciens de Montréal. Après deux ans d’apprentissage, il se fait concéder une terre dans la seigneurie de Boucherville, s’y marie et y élève une famille2. Un siècle plus tard, à la Conquête, trois de ses arrière-petits-fils sont établis à Montréal : Louis, forgeron, Denis, charpentier et Jacques, le père de notre personnage, cordonnier. En substituant le capitalisme naissant à l’absolutisme de la royauté française, le régime britannique favorisa l’émergence d’une nouvelle classe sociale dans le pays conquis. Débrouillards et audacieux, les trois frères Viger se glissèrent par cette ouverture : d’artisans, ils se firent entrepreneurs et commerçants. Jacques, pour sa part, étendit ses activités au commerce des cuirs ainsi qu’à la fabrication et l’exportation de la potasse. Tous trois contribuèrent donc à former la bourgeoisie canadienne-française.

Pétition de citoyens de la rue Bonsecours concernant la construction d'un canal. - 22 septembre 1837, VM35,1837-5-2 Au sein de cette nouvelle classe sociale, des liens se tissèrent par le jeu des alliances matrimoniales et des relations d’affaires. C’est ainsi que les Viger, les Cherrier, les Papineau et les Lartigues, par exemple, formèrent un clan serré. À la deuxième génération, Denis-Benjamin Viger, Louis-Michel Viger, Louis-Joseph Papineau et Jean-Jacques Lartigues sont tous cousins germains. Jacques Viger fils, sans lien consanguin avec les Papineau et les Cherrier mais filleul de Joseph Papineau, considérera toujours ce dernier comme son oncle et les enfants de celui-ci comme des cousins3.

Croquis montrant la propriété Jacques Viger sur la rue Bonsecours, 20 avril 1942, VM6,S10,D026.1-2Jacques Viger père demeurait sur la rue Bonsecours, le quartier chic de la ville, quand naquit son fils, également prénommé Jacques, le 7 mai 1787. Propriétaire foncier aisé, il possédait notamment des immeubles sur la rue Saint-Paul, des terres à la Côte-Saint-Antoine (aujourd’hui Westmount) et avait accédé à la petite noblesse canadienne par l’acquisition de l’arrière-fief Saint-Jean, dans la seigneurie de Boucherville. Jacques fils fut le quatorzième enfant et seul survivant de cette famille. À l’âge de huit ans, on l’inscrivit au collège Saint-Raphaël, aménagé depuis 1773 par les sulpiciens dans le château de Vaudreuil, sur la rue Saint-Paul, en bordure de l’actuelle place Jacques-Cartier. Il compléta le cycle du cours classique et poursuivit sa formation en dilettante4. À la mort de son père, en 1798, il avait hérité du titre de seigneur de l’arrière-fief Saint-Jean ; après le décès de sa mère, en 1813, il résidera sur la rue Bonsecours, en face de la résidence de Louis-Joseph.Papineau.

Observations en amélioration des lois des chemins telles qu'en force dans le Bas-Canada en 1825 par Jacques Viger, 1840, VM6,V.1810.A-2En novembre 1808, il épouse Marguerite de La Corne. Il a 21 ans, elle en a 33, est veuve et mère de quatre enfants. La même année et pour une période de six mois, Viger est rédacteur au journal Le Canadien, à Québec. De retour à Montréal, il occupe son temps à la recherche et à l’écriture. Il publie notamment une édition bilingue de La Mort de Louis XVI, par l’abbé Edgeworth de Firmont, qui avait assisté le roi Louis XVI à l’échafaud. On a dit de ce livre qu’il contribua fortement à faire détester au Canada les révolutionnaires français5. Il accumule également, sur le parler de ses contemporains, un ensemble de notes qui lui font une réputation de lexicologue avant la lettre6. Admirateur inconditionnel de son parrain, Joseph Papineau et ami de Louis-Joseph, il suit avec avidité l’évolution de la situation politique. En 1812, durant la tentative d’invasion du Canada par les Américains, il s’enrôle comme capitaine dans le régiment des Voltigeurs canadiens. Cette expérience militaire lui laissera un profond sentiment de fierté toute sa vie durant7. À la fin de cette guerre, il est nommé «inspecteur des chemins, ruelles et ponts de la cité et des paroisses de Montréal»8. On procède alors à la démolition des vieilles fortifications. Il trace un plan détaillé de la ville, rédige des rapports et des procès-verbaux, répare les rues, en ouvre de nouvelles. En 1825, avec le notaire Louis Guy, il est chargé du recensement dans le comté de Montréal9. Il est aussi régulièrement nommé officier-rapporteur aux élections. Il occupe ses loisirs à dessiner des aquarelles d’immeubles et de sites de l’île de Montréal8. Denis-Benjamin Viger et Louis-Joseph Papineau, ses cousins, le consultent sur maints projets de loi. Ces diverses responsabilités en font une personnalité incontournable à Montréal. Son salon « fut fréquenté par tout ce que le Canada avait d’hommes et de femmes les plus distingués et des étrangers qui visitaient le pays », affirme Amédée Papineau10Procès-verbal du premier conseil de ville de Montréal, Juin 1833, VM35,S1,D10

En 1832, Londres accordait à Montréal une charte de municipalité qui prendrait effet l’année suivante11. La ville fut divisée en huit districts électoraux, chacun doté de deux échevins (conseillers municipaux), le maire étant choisi par ses pairs, dans ce corps électoral, pour un mandat d’un an.  En juin 1833, Jacques Viger était élu à l’échevinage, puis désigné à la mairie par ses collègues. Féru d’héraldique, il se chargea immédiatement de dessiner des armoiries que la ville arbore toujours, à quelques détails près. Cumulant les fonctions de maire et d’inspecteur des chemins, il s’activa particulièrement à l’assainissement des faubourgs où sévissaient le choléra et le typhus. Il fut réélu maire en 1834 et en 1835. En 1836, à la veille des Troubles de 1837-1838, le gouverneur Gosford refusa de renouveler la charte et remit l’administration municipale entre les mains des juges de paix.

 Premières armoiries de Montréal (image tirée de l'album Souvenirs canadiens ,  [183-],  BM99,S1,D1Écarté de sa charge d’inspecteur en 1840, il occupa les 18 dernières années de sa vie à la recherche, à la collection de documents et d’antiquités ainsi qu’à l’écriture. Sous le titre Ma Saberdache (ma sacoche), il a réuni dans 43 cahiers des écrits de toutes sortes. Il a également laissé un volumineux album de portraits, tableaux, dessins, etc., intitulé Souvenirs Canadiens. Vers la fin de sa vie, il fut nommé commissaire, chargé de l’érection des paroisses et de la construction des églises. Il fut aussi l’un des commissaires chargés d’enquêter sur les pertes subies durant la rébellion. Sa réputation d’archiviste, d’érudit et de collectionneur lui valut une volumineuse correspondance et des demandes de renseignements d’un peu partout12.

 Personnalité déroutante et attachante

 Amédée Papineau a décrit Jacques Viger en ces termes : «C’était l’homme le plus laid, le plus excentrique, le plus aimable et gai que j’aie connu (…) Il avait de gros yeux sortant de tête qui faisaient peur»13. Aimable et boute-en-train, d’une verve intarissable, il était renseigné sur tout et sur chacun. Il était renommé pour ses calembours et poussait volontiers sa chanson aux repas et aux réunions. Ainsi a-t-on retenu celle qu’il chanta, le 24 juin 1834, au banquet de la première célébration de la Saint-Jean-Baptiste, qu’il présidait en sa qualité de maire de Montréal et à l’invitation de son ami Ludger Duvernay14.

Lettre de Jacques Viger concernant l'échange de renseignements historiques, 12 décembre 1854, BM7,C26,41079 Comme beaucoup des bourgeois de son temps, il a flirté avec les idées voltairiennes, mais il s’est ravisé sous l’influence de son épouse, Marguerite15. Il fut un ami et confident de Mgr Jacques Lartigues et de son successeur, Mgr Ignace Bourget. Ce dernier lui accorda sa confiance au point de lui confier des démarches délicates auprès des autorités civiles. Il le recommanda, mais sans succès, au poste de surintendant de l’Instruction publique. Dans la querelle qui opposa l’Institut canadien aux autorités religieuses, Viger se rangea du côté de ces dernières. On le trouve à la fondation du Cabinet de lecture, mis sur pied par les sulpiciens, dans le but de faire contrepoids à l’Institut canadien, accusé de propager des livres condamnés par l’Église. Érudit particulièrement reconnu pour ses connaissances en histoire, il entretenait une conception traditionnelle de la science historique, au moment où celle-ci n’était qu’à l’état embryonnaire. F.-X. Garneau, par exemple, avait scandalisé les milieux bien-pensants avec la publication de son Histoire du Canada français, qui mettait à jour des querelles dans les milieux ecclésiastiques. Jacques Viger le blâme sans équivoque dans une lettre à un curé de ses amis:«(Garneau) a voulu écrire une histoire philosophique, dans le goût des Quinet, des Michelet, des Proud’hon, voire même des Lamartine, etc. et non pas dans le goût encore si respectable de la majorité de ses compatriotes»16. Ami du père Félix Martin, s.j., fondateur du Collège Sainte-Marie, qui voyait dans cette institution naissante le noyau d’une future université, Jacques Viger a-t-il concocté avec lui le projet d’une société d’histoire ? Le religieux n’était pas présent, le 11 avril 1858, à l’assemblée de fondation de la Société historique de Montréal, mais en deviendra membre à la réunion du 23 juillet suivant. Fait significatif, à l’assemblée de fondation de la Société historique, Viger était accompagné de trois membres du Cabinet de lecture, qui l’élirent, comme allant de soi, à la présidence du nouvel organisme. La jeune société se propose de « rétablir l’histoire dans toute sa pureté », de « travailler à dissiper les erreurs au moyen de documents authentiques 17.» Toujours féru de l’art héraldique, Viger dota la Société d’armoiries et d’une devise (Rien n’est beau que le vrai), comme il l’avait fait à la mairie de Montréal.

Album Viger-Duncan, 1853, BM99,S1,D2 Considérés par les Papineau comme faisant partie de la famille, Jacques Viger, son épouse et les enfants de celle-ci ont entretenu d’étroites relations avec leurs voisins d’en face. «Sa provision d’anecdotes et sa perpétuelle bonne humeur délassent Louis-Joseph Papineau … C’est chez cet archiviste gai que Julie Papineau, quand son mari est en session à Québec, aime à faire sa partie de whist»18. Cette amitié devait toutefois subir une parenthèse à l’occasion de la rébellion de 1837-1838. Jacques Viger est sympathique aux revendications des patriotes. Il appuie Duvernay, quand celui-ci est emprisonné, en 1836, mais il refuse, comme beaucoup d’autres, de se laisser entraîner dans la révolte armée. Il se rangera parmi ceux que l’on appellera les nationalistes modérés. Louis-Joseph Papineau ne lui en conservera pas rancune, mais il n’évitera pas les sarcasmes de Julie Papineau et la rancœur de son fils Amédée19. Le temps devait toutefois faire oublier ces différends et ramener les bons rapports de jadis, comme en fait foi une lettre d’Amédée à son père peu avant le décès de Viger.

Jacques Viger, [19-], VM6,S10,D026.1-3 Il décédait le 12 décembre 1858, après une brève maladie. Le procès verbal de la réunion du 14 janvier 1859 des membres de la Société historique lui rend cet hommage: «Résolu que cette société regrette profondément la perte de son illustre et vénéré Président, M. le commandeur Viger; érudit profond, désirant avec passion la gloire et le bonheur de son pays et travaillant constamment à faire sortir d’un injuste oubli des noms et des faits héroïques bien honorables pour notre histoire, il était aussi l’ami sincère de nos institutions religieuses… La Société historique de Montréal perd en lui un père, un protecteur dont le nom seul était pour elle une puissante recommandation»20. Cet hommage dépeint celui dont on a écrit qu’il avait été choisi à la mairie, parce que «fort estimé de ses contemporains, il représente la probité et l’honnêteté»21. Détail étonnant chez un homme minutieux et un érudit rigoureux : mort intestat et endetté, le règlement de sa succession révéla un sérieux imbroglio22. Deux ans avant sa mort, il avait été décoré, avec une joie qu’il ne chercha pas à dissimuler, Commandeur de l’Ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand. Faisant appel, une fois de plus, à son talent de dessinateur et à ses connaissances en héraldique, il se dota de nouvelles armoiries.

LÉO BEAUDOIN

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Texte revu et corrigé d’un article publié dans la parution d’avril-mai 2001 du journal Le Vieux-Montréal, sous le titre Qui se souvient de Jacques Viger ?

Notes et références:

  1. Jean-Claude Robert. Viger, Jacques. Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  2. Léo Beaudoin et Renée Blanchet. Jacques Viger. Une biographie. Suivie de Lettres de Jacques et de Marguerite. 1808-1813. Montréal, VLB éditeur, 2009, p. 9.
  3. Amédée Papineau. Souvenirs de jeunesse (1822 – 1837). Texte établi avec introduction et notes par Georges Aubin. Sillery, Septentrion, 1998, p. 41.
  4. Léo Beaudoin et Renée Blanchet. Op. cit., p. 13.
  5. François-Xavier Grondin. Op. cit., p. 10. Marguerite de La Corne lui a donné trois enfants, tous morts en bas âge.
  6. Léo Beaudoin et Renée Blanchet. Op. cit., p. 40.
  7. Amédée Papineau. Op. cit., p. 43.
  8. Il remplaçait Louis Charland un arpenteur-géomètre décédé prématurément. Viger s’était lié d’amitié avec Charland, qui l’avait initié à sa profession et l’avait embauché comme assistant. Beaudoin & Blanchet, Op. cit., p. 61.
  9. Présenté en 1828, le rapport de ce recensement est aujourd’hui considéré comme « un document exceptionnel, résultat d’un travail colossal ». Beaudoin et Blanchet, Op. cit., p. 64.
  10. Ibidem, p. 45.
  11. Cette charte était également accordée à Québec et à Toronto (York). Montréal comptait alors quelque 30 000 habitants à majorité anglophones et avait été administrée jusque là par des juges de paix.
  12.  Jean-Claude Robert. Loc. cit.
  13. Amédée Papineau. Op. cit., p. 42, 43.  Amédée se remémore sans doute un Viger vieillard. Un portrait le présentant au début de la trentaine dans sa tenue de capitaine de la milice, conservé aux archives de l’Université de Montréal et reproduit dans Beaudoin & Blanchet (Op. cit., p. 50) n’a rien de l’épouvantail décrit par A. Papineau.
  14. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal situe sa fondation à cette date. C’est pour cette raison qu’elle honore Jacques Viger comme son premier président. Contestée par des historiens, la date de cette fondation serait plutôt le 9 juin 1843. Denis-Benjamin Viger fut alors élu président. (Beaudoin & Blanchet. Op. cit., p. 79).
  15. Amédée Papineau (Op. Cit., p. 44):«Jacques Viger devint un dévot, et finit par mourir avec l’étoile au cou de grand commandeur de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, à lui envoyée par le bon pape si réactionnaire Pio Nono»  (Pie IX).
  16. Serge Gagnon. Le Québec et ses historiens de 1840 à 1920. Québec, les Presses de l’Université Laval, 1978, pp. 321, 322.
  17. Léo Beaudoin et Renée Blanchet. Op. cit., p. 101.
  18. Robert Rumilly. Papineau et son temps. Montréal, Fides, 1977, tome 1, p. 292.
  19. Amédée Papineau, Journal d’un fils de la Liberté, Montréal, Réédition Québec, tome 1, 1972, p. 34. Robert Rumilly. Op. cit., p. 393.
  20. Archives de la Société historique de Montréal. Procès verbal de la réunion du 14 janvier 1859.
  21. Claude -V. Marsolais et al. Histoire des maires de Montréal. Montréal, VLB éditeur, 1993, p. 19.
  22. Léo Beaudoin et Renée Blanchet. Op. cit., pp. 108 à 117.

Joseph Papineau, 1752-1841

Joseph Papineau, 1873. Fonds Aegidius Fauteux, série Portraits historiques canadiens, BM1,S13,P1636

Un texte de LÉO BEAUDOIN accompagné d’archives de la Ville de Montréal

L’immense place occupée dans notre histoire par Louis-Joseph Papineau a relégué dans l’ombre la remarquable personnalité de son père, Joseph. Montréalais d’origine modeste, ce dernier n’avait que huit ans à la capitulation de Montréal (1760). Personnage typique de la bourgeoisie qui émergea dans la société canadienne-française après  la Conquête, il acquit une fortune considérable et fut l’un des principaux leaders politiques de son époque.

Il aurait pu rétorquer, comme Louis Veuillot le fera plus tard à un noble qui se vantait de descendre d’un duc : «Moi, monsieur, je remonte d’un tonnelier !» Joseph Papineau dit Montigny, le père de Joseph, était effectivement un fabriquant de fûts de la rue Bonsecours. Issu d’une famille paysanne de la Pointe-aux-Trembles, il n’ambitionnait rien d’autre pour son fils que de lui transmettre les secrets de son métier ou le voir s’établir sur une terre. Un prêtre sulpicien, qui avait décelé les talents du jeune Joseph, lui fit cependant accepter de permettre à son garçon d’aller étudier au séminaire de Québec. Le jeune Joseph y fit de brillantes études. Travailleur consciencieux et méthodique, il était particulièrement doué pour les mathématiques et la spéculation philosophique1. Il remporta les premiers prix et mérita les plus grands éloges de ses professeurs.

En 1771, à la veille de ses 19 ans et ayant terminé ses études, il revient à Montréal et trouve un emploi chez un arpenteur qui exerçe aussi la profession de notaire. Deux ans plus tard, le jeune Papineau reçoit sa commission d’arpenteur et est engagé par les sulpiciens pour vérifier les contours de leurs seigneuries, tracer des plans et mesurer les limites de leurs censives. Son professionnalisme lui attire une clientèle de plus en plus nombreuse. Calme et d’une grande politesse, il est travailleur, méticuleux, ambitieux et économe. Il investit ses premières économies dans des terrains et des bâtiments à Montréal et deviendra, au fil des années, l’un des plus riches propriétaires terriens de son temps2. On le décrit  «assez grand, le nez aquilin, les traits bien dessinés, la poitrine large, le port de tête altier et le corps souple»3, les cheveux noués à l’ancienne mode, il a les manières d’un gentilhomme campagnard4.

En 1775, tout en poursuivant son travail d’arpenteur, il revient chez son premier employeur pour entreprendre un stage de cinq ans en notariat. Il obtiendra sa commission de notaire en 1780, mais entre temps, il s’est engagé dans l’armée pour défendre la colonie contre l’invasion américaine et, en 1779, il a épousé Rosalie Cherrier. Ce mariage avec la fille d’un riche notaire de Saint-Denis-sur-Richelieu consacre son accession à la bourgeoisie. Il devient notamment le beau-frère du chirurgien Jacques Lartigue et du marchand Denis Viger, qui ont épousé des sœurs de Rosalie. Il sera le parrain de Jacques Viger (1787-1858), fondateur de la Société historique de Montréal. Fils d’un ami de Papineau, celui-ci considéra toujours Joseph comme son oncle et les enfants de celui-ci comme ses cousins.

Joseph Papineau, 1873. Fonds Aegidius Fauteux, série Portraits historiques canadiens, BM1,S13,P1635Arpenteur et notaire, Joseph Papineau fit une carrière exceptionnellement fructueuse durant plus de soixante ans. Saclientèle s’étendait largement à l’extérieur de Montréal. Le séminaire de Québec lui confia l’administration de ses seigneuries, en particulier celles de l’Île Jésus (Laval) et de la Petite-Nation, dans l’Outaouais. Il acheta la maison de son père et la fit transformer en cette luxueuse demeure de pierre que l’on peut encore admirer, magnifiquement restaurée, au 440 de la rue Bonsecours. Ses enfants partagèrent l’ascension sociale de leur père. La brillante et controversée carrière politique de son aîné, Louis-Joseph, est mieux connue. Denis-Benjamin, son second fils, après avoir consacré de longues années à l’administration de la seigneurie de la Petite-Nation, fera un séjour en politique sous le régime des Deux-Canadas. André-Augustin fut notaire et marchand à Saint-Hyacinthe, Marie-Rosalie épousa le seigneur Jean Dessaules et le fils cadet, Victor-Toussaint devint prêtre.

L’opulence est souvent synonyme de prestige, de pouvoir et d’influence. Devenu riche, Joseph Papineau n’y échappa pas. Sa formation académique, son goût de l’étude et le large réseau de ses fréquentations devaient fatalement l’amener à prendre position dans les débats socio-politiques de son époque. Les ouvrages de Diderot, Montesquieu, Voltaire l’ont ouvert aux idées libertaires du siècle des Lumières et le conduisirent à se distancer de la pratique religieuse. Par ailleurs, les philosophes anglais le laissèrent convaincu que le système britannique était la meilleure formule de gouvernement. Il était tout autant opposé à la monarchie absolue qu’à toutes les formes de républicanisme. Favorable au projet de réforme constitutionnelle qui aboutira à l’Acte de 1791, il lui répugnait de s’engager politiquement. La charge de député, qui n’était pas rémunérée, ne coïncidait ni avec ses ambitions pécuniaires, ni avec les obligations de ses deux professions.

Il résista longtemps aux pressions de ses amis anglais et canadiens avant d’accepter de se faire élire, sans opposition, dans le comté de Montréal-Est, au premier parlement canadien, en 1792, puis en 1796. Pour lui, «les luttes civiques sont plus un devoir qu’une passion»5. Souvent absent de la Chambre, il participa peu aux débats et ne fit valoir le poids de son influence qu’en de rares occasions. C’est grâce à lui, cependant, que la langue française fut admise dans les délibérations et les procès-verbaux de l’Assemblée. Réformiste, mais respectueux des institutions et conciliateur par tempérament, il évitait les affrontements et se refusait à toute opposition systématique, même s’il réprouvait les abus des bureaucrates anglo-saxons qui dirigeaient le pays. En 1794, alors que des agitateurs américains et français tentaient de répandre les idées de la Révolution française dans la population, il se joignit à James McGill et à d’autres personnalités anglophones et francophones, pour fonder l’Association loyale de Montréal. Leur mot d’ordre: «Loyalisme envers la Couronne et envers la Constitution6». Respecté de tous ses collègues pour son franc-parler, il refusa obstinément de se lier à un parti, fût-il dirigé par son propre fils, préférant suivre sa raison plutôt que des consignes7. Il ne se représenta pas, en 1804, pour se consacrer exclusivement à ses affaires. Il venait d’acquérir du séminaire de Québec la seigneurie de la Petite-Nation et entendait développer ce territoire éloigné.

Il n’approuvait pas les positions radicales de son fils Louis-Joseph, mais la solidarité du clan familial le retint de s’opposer ouvertement aux aspirations républicaines et annexionnistes du parti canadien, dont son fils était devenu le chef incontesté. En 1809, confiant de trouver dans la conciliation les solutions à la crise qui secouait le parlement, il revint de nouveau à l’Assemblée législative. Le départ du gouverneur Craig et son remplacement par le conciliant sir George Prevost, de même que la guerre de 1812 contre les États-Unis amenèrent un calme momentané et, à l’expiration de son mandat, en 1814, il quitta définitivement la politique.

La même année, il vendait à Louis-Joseph sa résidence de la rue Bonsecours, s’y réservant une pièce pour son étude notariale8. Rosalie et lui habiteront désormais, rue Saint-Paul, une petite maison de pierre dont la cour jouxtait celle de la maison de la rue Bonsecours9. Trois ans plus tard, il cédait également à son fils aîné la seigneurie de la Petite-Nation. Considéré comme une autorité incontestée dans le domaine juridique et reconnu pour sa probité et son bon jugement, il se verra confier, jusqu’à la fin de sa vie, les affaires de successions familiales et seigneuriales les plus compliquées et les plus embrouillées, de même que des tracés de routes, en sa qualité d’arpenteur. Malgré les démêlées de son fils avec les autorités britanniques, il ne fut pas inquiété, lors des Troubles de 1837 et durant les dures années d’exil du chef patriote, il lui apporta toute l’aide possible.

Joseph Papineau, 1873. Fonds Aegidius Fauteux, série Portraits historiques canadiens, BM1,S13,P1636Son épouse, Rosalie, décéda en 1832, à l’âge de 77 ans. Il la suivit dans la tombe neuf ans plus tard. Au cours des derniers mois de sa vie, il était devenu sourd et de plus en plus indifférent à ce qui l’entourait10. Il avait été profondément affecté par les Troubles de 1837-1838 et les pénibles suites qu’ils avaient entraînées dans sa famille.  À l’invitation de l’évêque Bourget, il s’était réconcilié avec la religion de sa jeunesse11. Il mourut peu de jours après avoir fait une chute qui lui fractura une hanche. Ses funérailles attirèrent une foule nombreuse, en l’absence de son fils, Louis-Joseph, exilé en France. Inhumée à Montréal, sa dépouille fut transportée, en 1855, dans la crypte funéraire familiale, à proximité du manoir Papineau, à Montebello12.

L’hommage que lui rendait, en 1827, Rémi Vallières de Saint-Réal, mérite d’être retenu. Ce magistrat et homme politique qui devait devenir, en 1842, le juge-en-chef de la Cour du Banc de la Reine, reconnaissait au père de Louis-Joseph Papineau, dans le style grandiloquent de l’époque, «la fermeté de Caton, la probité d’Aristide et l’éloquence de Démosthène»13.

LÉO BEAUDOIN

Ce texte a été publié dans les parutions de décembre 2002 et février 2003 du journal Le Vieux-Montréal 

Références :

  1. Richard Chabot. Papineau, Joseph, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  2. Robert Rumilly . Papineau et son temps. Tome 1, Montréal, Fides, 1977, p. 181.
  3. 3. Ibid., p. 80.
  4. 4. Robert Rumilly. Histoire de Montréal,. Tome 2. Montréal, Fides, 1970
  5. 5. RobertRumilly. Papineau et son temps, tome 2, Montréal Fides, 1977 p. 115.
  6. 6. Robert Rumilly. Histoire de Montréal, tome  2, p. 99.
  7. 7. Robert Rumilly. Papineau et son temps, tome 1, p. 59.
  8. 8. Amédée Papineau. Souvenirs de jeunesse. Sillery, Éditions du Septentrion, 1998, p. 28.
  9. 9. Ibid., p. 29
  10. 10. Robert Rumilly. Papineau et son temps, tome 2, p. 330.
  11. 11. Ibid., p. 207.
  12. 12. Claude Baribeau. La seigneurie de la Petite-Nation, 1801-1854. Hull, Qc, Éditions Asticou, 1983, p. 147.
  13. 13. Robert Rumilly. Papineau et son temps, tome 1, p. 179.

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